Un vol dans ma classe
« On m'a volé ma trousse. »
Tout éducateur s'est un jour trouvé confronté à cette situation. Alors la chasse est ouverte, et on piste en jouant de stratégies de plus en plus sophistiquées. « Qu'il se dénonce. » Tiens, le mot coupable est masculin ! « Je ferme les yeux pendant qu'il replace la trousse sur mon bureau. » « Je sors de la classe et reviens dans cinq minutes. » « Chacun va venir me dire droit dans les yeux que ce n'est pas lui. » « Promis juré, je ne le punirai pas, mais il faut qu'on en finisse. » Et je finis au bout de trois semaines par afficher ma colère.
Entre deux solutions trouvées, on y va de sa leçon de morale. « Ce n'est pas bien. Cela me fâche, moi qui avais confiance en vous » (notez bien le « vous »). « Toute la classe va être punie (à l'exception de la victime et de l'enseignant ! ) ». « Vous vous punissez vous-mêmes. » Notez le collectif, comme si la classe entière était coupable.
Je ne stigmatise personne, nous sommes probablement tous passés par là, et il est parfois salutaire d'ironiser sur soi pour prendre de la distance.
On tombe très vite dans un engrenage très dangereux.
Faisons une pause pour nous interroger : quelle est ma motivation quand je cherche le coupable, et qu'est-ce que je vais provoquer dans la classe ? Pourquoi suis-je en train de chercher un coupable ? Est-ce un péché que je traque, fossile d'une culture religieuse dont je pensais avoir été exempté. Mais alors qu'aurais-je fait de la rémission ? Dans ce lieu de vie que j'essaie de construire, je vais extraire une personne pour la marquer au fer rouge de la culpabilité aux yeux de tous. Il ou elle sera sur sa chaise derrière des barreaux, toujours regardé.e comme celle ou celui qui a volé. Je lui ai donné bien des raisons, au coupable de ne pas se dénoncer, parce qu'il devine, lui, l'enfer qu'il risque de vivre à chaque fois qu'il sera sur la cour, livré aux fauves qui étaient ses camarades et parmi lesquels il n'a pas d'autre choix que de chercher des complices pour organiser un coup, s'il veut être reconnu au moins par une ou deux personnes. Parce qu'il sait que s'il se dénonce devant ses camarades, la classe entière demandera sa tête. Le travail que je vais devoir faire pour le reconstruire sera bien plus difficile que celui qui permettrait à la victime de se satisfaire d'une réparation. Et si on ne peut pas nommer un coupable, on va tomber dans la suspicion : « c'est forcément Gérard, même que son frère est déjà en prison. Ce pourrait bien être Géraldine parce que c'est une chipie. Et puis, t'es pas gitan toi ? »
Georges Duby raconte qu'à la fin du XIIème siècle les Roms sont arrivés dans Paris et ont été accueillis sans réserve par la population, intéressée par ces saltimbanques, venus d'orient, du pays des rois mages, joyeux et colorés, aux savoir-faire inouïs. A la seconde génération, l'archevêque de Paris, considérant l'intérêt croissant de ses ouailles pour des mécréants comme pouvant les détourner de son Église, décrète qu'ils sont voleurs et qu'il faut donc les tenir à distance respectable.
On pourrait aussi se pencher sur le devenir de victime de la victime d'un voleur... Le plus urgent est de mettre un terme, d'empêcher au plus vite, que ce conflit n'empoisonne les relations dans la classe.
Stop. On reprend le filme.
« On m'a volé ma trousse ! » « Ta trousse n'a pas été volée, mais quelqu'un t'a fait une farce et te l'a cachée. » Il ne peut pas y avoir de vol dans la classe parce que la règle est qu'on respecte le travail et les objets des autres. On pourrait aussi avoir pour règle que tout appartient à tous, comme cela se fait dans certaines populations. Mais n'est-ce pas ce qu'on observe pour les livres qui sont au fond de la salle ? Alors, dans ce cas, personne ne peut les soustraire aux autres.
Nous avons des possibilités énormes dans une classe Freinet à partir du moment où nous avons mis en place le Conseil. Celui-ci sera exceptionnel, et si possible différé au moins au lendemain ou à la demi journée suivante pour éviter de rester dans l'émotion, de traiter l'événement à chaud. D'abord, immédiatement, « dévictimiser » la victime : « ta trousse n'a pas été volée ». Ainsi il n'y a plus de coupable. Ensuite il n'existe pas de modèle universel, la façon de mener le conseil de coopération dépend de la classe, de son expérience de cette institution précisément, du moment de l'année. Sans doute serait-il bon que ce Conseil-là soit présidé par le maître afin que tout dérapage soit évité. Une seule règle, il n'y a pas de voleur dans la classe et il ne peut donc pas, nn plus y avoir de victime.
Un peu de psy.
Des insultes ont été écrites sur une table ? La situation est similaire. Faire avant tout qu'il n'y ait pas de victime, en persuadant la personne qui se sent visée qu'elle n'est pas victime. Qui te dit que ces insultes écrites sur ta table t'étaient destinées ? Es-tu sûr que pour celui ou celle qui les a écrites ce sont des insultes ? Et puis, ne lui donne pas raison de croire ce qu'il a écrit, tu es au-dessus de cela. On n'est pas obligé rendre toutes ces remarques publiques.
Le traitement doit au plus vite être social pour sortir de la relation duelle victime-coupable avec transfert de victimisation sur le maître ou la maîtresse, ce qui ne résout rien pour la « victime », sinon la rendre fayot aux yeux de la classe, et aggrave la culpabilité. Faire au plus vite disparaître la trace d'un délit en pleine genèse. Ce n'est pas le.a maître.sse, qui peut le faire, mais un.e volontaire sans exclure la personne qui se sent visée. On n'efface pas à la sauvette. Cela relève d'une décision acceptée par tous, immédiatement, avant la convocation du Conseil. Si la table est tagguée de manière indélébile, elle doit sortir de la classe et être remplacée. On sera au besoin, provisoirement, trois sur une table prévue pour deux.
Le cas des graffitis est cependant particulier, surtout en fin de collège ou au lycée, en ce qu'il peut rentrer dans une culture potache. Tous les potaches, depuis le moyen âge, ont gravé leur pupitre en bois, ou leur chaise, en grande partie pour marquer leur territoire, et ce jusque dans les monastères ou les églises, y compris avec des scènes érotiques que nous n'oserions pas représenter aujourd'hui. Cette pratique a commencé à disparaître avec les tables vernissées de la culture formica. Faut-il, aujourd'hui, se battre, dans de vieux lycée, contre une pratique plus que millénaire, puisque « mon père le faisait dans cet établissement » , ou que « Brassaï en a fait la matière d'un livre a succès » ?
Et s'il y a réellement un voleur dans la classe ?
La situation est délicate, mais il faut se dire qu'on ne la résoudra jamais rien en culpabilisant. Soyons à la recherche du moins pire ! La difficulté, dans ce cas précis, résidera dans la déculpabilisation de celui qui est entré dans ce jeu de la culpabilité. Le traitement sera social tant qu'on n'aura pas identifié celui qui est déjà installé dans une peau de coupable. Il est déjà coupable à la maison, aux yeux de parents qui le battent, aux yeux de frères ou sœurs qui ne lui ont pas laissé la possibilité de trouver sa place dans la fratrie, ou pour tout autre raison qui nous échappe. Une fois qu'on l'aura repéré.e, discrètement, mieux vaut le.a confier à un psy, si on ne se sent pas capable de dialoguer avec elle ou lui. Le plus difficile est de lutter contre une culture familiale. Mais est-ce notre rôle ? Notre rôle n'est pas de guérir, mais de bâtir un lieu de vie dans lequel chacun doit trouver sa place dans le respect des autres, selon les règles édictées par le groupe concerné.
Pour ne pas conclure.
Réunissons un conseil avec pour seul objet de mettre un terme à un conflit par une décision collective. Pas une relance, un terme ! Parmi les solutions que j'ai vu proposées : « C'est une farce, et on va te rendre ta trousse, après la récré ! » « On (maître.sse compris.e) se cotise pour rembourser ta trousse. » « Tu iras voir dans la corbeille à papiers, après le repas... » et on attend ! Pas plus d'une journée.
Bien sûr que cela peut recommencer. Dans la pratique on ne trouvera pas forcément la solution définitive. Mais il est des attitudes qui elles, sont plus dangereuses qu'un échec. Fermer la salle à clé ? Ce peut être prudent, mais seulement en cas de récidive, en dernier recours. Il faut que la classe redevienne un lieu de vie, un lieu dans lequel on passe, tous ensemble, une grande partie de notre vie. C'est l'affaire de tous et relève dans tous les cas de décisions communes.
Michel
25 septembre 2008