Soumis par Claude Beaunis le 27/04/15 – 13:54

La Corée du Sud fait classes à part
Eva JOHN

GRAND ANGLE
De plus en plus de parents tournent le dos à l’école publique sud-coréenne, dominée par un esprit de compétition, et inscrivent leurs enfants dans des établissements aux méthodes alternatives ou des lycées internationaux.
A l’étage, quatre enfants s’entraînent à écrire les caractères chinois avec leur professeur. Dans la salle d’à côté, cinq autres, plus jeunes, sont en pleine lecture de contes. L’école Free Jeongneung Waldorf a ouvert ses portes à l’automne dans le nord de Séoul, et les petits bureaux en bois sentent encore le neuf. Pour l’instant, cette école alternative ne compte que 25 élèves, tous en primaire. Lee Hyun-ju, sa fondatrice, a dû vendre sa maison pour la financer.
En 1997, Mme Lee, alors directrice d’une maternelle privée, part en Europe à la découverte des pédagogies alternatives. Elle visite des classes Montessori en Italie, puis en Suisse et en Inde, où elle découvre la philosophie Waldorf. Avec le soutien moral mais surtout financier de sept familles, Mme Lee se lance dans un projet fou : créer l’école de ses rêves. La principale différence avec le système public coréen ? «Ici, les enfants rient tous les jours ! répond-elle sans hésiter. Là où je travaillais avant, tout était trop centré autour des études et pas assez autour du jeu. Tout était pensé pour satisfaire les attentes des parents, qui voulaient pousser leurs enfants à apprendre un maximum de choses en un minimum de temps.»
Si les Coréens se positionnent en tête des classements internationaux de type Pisa, c’est au prix d’un travail acharné et d’une enfance trop souvent sacrifiée. Dès la primaire, voire la maternelle, les élèves suivent des cours du soir dans des instituts privés. Une surenchère qui n’a qu’un seul but : les préparer au mieux au suneung, l’examen de fin de lycée dont la note détermine l’admission dans une université plus ou moins prestigieuse.
Harcèlement scolaire
«Je reste convaincue que l’objectif principal de l’éducation, ce n’est pas de décrocher une place en fac ou un bon poste, mais d’aider au bonheur», murmure Mme Lee, 48 ans. Dans son école, le bachotage est tout bonnement interdit. «Je fais signer un contrat aux parents au moment de l’inscription dans lequel ils s’engagent à ne pas envoyer leurs enfants dans des cours privés et à ne pas les laisser apporter de téléphone à l’école.» Que se passerait-il si un parent bravait l’interdiction ? «Je n’hésiterais pas à lui montrer la porte !» assure-t-elle.
A l’autre bout de la ville, tout près de la prestigieuse Université nationale de Séoul, l’une des trois que tous les jeunes Coréens rêvent d’intégrer, une autre école joue la carte de la différence. La School Star, nichée dans un vieux bâtiment étroit sur plusieurs étages, accueille 58 collégiens et lycéens qui ont du mal à s’adapter au système. Ouverte en 2002 par un psychiatre pour les adolescents atteints d’un handicap mental léger, elle a rapidement accueilli des victimes de harcèlement scolaire, un fléau qui touche la majorité des écoles coréennes. Dans chaque classe ou presque, le plus faible, celui qui est légèrement différent, devient le wangta, le bouc émissaire de ses camarades. «Ce phénomène provient en partie de la compétition qui est instaurée dès le plus jeune âge dans nos écoles. Parce qu’ils n’ont pas le temps, pas le droit de jouer librement quand ils sont petits, les jeunes trouvent une sorte d’amusement dans la violence scolaire», analyse Park Kyeong-eun, professeur à la School Star.
Jeon Ho-kwon, 17 ans, en a fait les frais. Dans son ancien collège, ce garçon au visage rond et à la frange longue était le souffre-douleur de sa classe. Depuis qu’il est à la School Star, il revit. «Ici, je me sens comme à la maison. On nous encourage à faire ce qu’on aime.»
Rythmes d’enfer et atmosphère autoritaire
En 2005, le fondateur de l’établissement se rend en France pour visiter une école Freinet à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). Il décide d’importer cette pédagogie qui fait la part belle à l’expression libre et au travail de groupe. Ici, les cours s’appellent «gestion de la colère», «résolution des problèmes», et une heure seulement est consacrée aux maths ou au coréen. Depuis dix ans, un Club Freinet réunit une cinquantaine de professeurs de tout le pays intéressés par la méthode. «L’été dernier, les Coréens ont manifesté une forte envie de rejoindre notre mouvement international, où le Japon est représenté depuis longtemps. Ils se sont adressés à l’assemblée générale pour la première fois. Il me semble que ce groupe autour des écoles alternatives est très motivé», confirme François Perdrial, de la Fimem, la fédération Freinet. Aujourd’hui, on compte environ 300 écoles alternatives dans le sud de la péninsule, dont une cinquantaine seulement sont reconnues par l’Etat.
Si ces établissements ont le vent en poupe, c’est parce que de plus en plus de parents refusent d’imposer à leur progéniture les rythmes d’enfer et l’atmosphère compétitive et autoritaire qui caractérisent le système scolaire coréen. «L’école est encore imprégnée de la culture militaire : verticale et hiérarchique», explique Ha Tae-wook, universitaire spécialiste des pédagogies alternatives. Les études le montrent : les écoliers sud-coréens sont les enfants les moins heureux au sein des pays développés. Dans les années 90, quand le taux de suicide des adolescents a commencé à alerter, un mouvement prônant une école à visage plus humain a vu le jour. En 1997, la première école alternative est créée par Yang Hee-Q, diplômé de philosophie et fondateur du mouvement Gandhi. Trois ans auparavant, ce dernier avait lancé une ferme communautaire pour des adolescents ayant des difficultés d’insertion. Aujourd’hui, la Corée compte quatre écoles Gandhi, devenues une référence en matière d’éducation alternative.
«L’art du débat et du compromis»
Avec ses petites maisons traditionnelles à l’ombre des pins, l’école de Wonji, tout au sud de la péninsule, a des airs de gîte de vacances. Signe qui ne trompe pas : le principal nous propose de parler d’abord avec les élèves et nous laisse volontiers seul avec eux. Kim Min-seo et Kim Young-jin, 19 et 17 ans, sont les délégués de classe. Originaire de Gimhae, près de Busan, Min-seo n’a pas supporté le lycée public. «Tout le monde ne parlait que de l’université. C’était malsain», se souvient la jeune fille. Young-jin est, lui, un enfant du pays. Pendant quatre ans, il a été scolarisé à la maison avec sa sœur, qui avait décidé d’arrêter l’école où elle était sans cesse bizutée.
A l’école Gandhi, la semaine commence toujours par un petit spectacle des élèves et se termine par une discussion collective sur les projets et le fonctionnement de l’école. A la cantine, chacun lave la vaisselle après le repas.
Dans le foyer, une quinzaine d’élèves préparent une comédie musicale. Un garçon aux oreilles percées s’amuse avec sa guitare électrique, un autre en jean slim est perché sur un tabouret bringuebalant pour régler la lumière, tandis que trois adolescentes répètent leur chorégraphie. Depuis la composition musicale jusqu’à la mise en scène, ils sont les seuls maîtres de leur œuvre. Chaque détail est discuté, argumenté dans un joyeux brouhaha, et la répétition n’avance pas bien vite. «Notre rôle, c’est de leur apprendre l’art du débat et du compromis. C’est quelque chose qui leur servira plus tard», explique Chang Hae-seon, la professeure de musique. «La démocratie, c’est un beau concept, mais c’est difficile, fatigant et frustrant !» soupire la jeune Min-seo.
Parce qu’elle est reconnue par l’Etat, l’école reçoit des subventions qui lui permettent de rester largement abordable : moins de 350 euros par mois, pension complète incluse. Les établissements non autorisés, qui constituent la majorité des écoles alternatives, coûtent beaucoup plus cher. Le lycée compte 120 élèves venus de tout le pays. Du fait de sa capacité d’accueil limitée, l’établissement refuse chaque année trois quarts des candidats. «Notre école est devenue compétitive malgré elle. Quelle ironie !» s’esclaffe le proviseur, Nam Ho-seop. Alors que les instituts privés promettent des lendemains qui chantent aux enfants qui triment, M. Nam veut leur assurer le bonheur immédiat. «Si nos élèves sont heureux maintenant, ils le seront dans le futur. Et c’est ça qui compte», assure cet ancien professeur de coréen aux cheveux blancs dont les habits rappellent ceux des moines bouddhistes. Mais n’ont-ils pas peur de l’avenir ? «Bien sûr que j’ai peur parfois. Mais j’aurais également peur si j’avais suivi le parcours classique, assure Min-seo. Alors à quoi bon gâcher son enfance ? J’ai décidé de vivre dans le présent. Ici, on m’aide à avoir confiance en moi. Avant, je n’avais pas le temps de réfléchir sur la vie, sur moi-même, sur le sens des choses», explique la jeune fille, qui rêve de vivre de sa passion pour la musique.
Fréquenter une école alternative ne signifie pas pour autant renoncer à l’université : grâce à un système de recrutement sur dossier, la moitié des élèves du lycée Gandhi intègrent un établissement supérieur. «La différence principale entre notre école et le système public, c’est qu’on ne pousse pas nos élèves. Ils ont le temps, ils ont le choix», explique M. Nam. Les autres s’engagent sur des voies parallèles, à l’instar de Sung Hyun-woo, 24 ans, qui a fait toute sa scolarité à l’école alternative Byeopssi. Après quelques petits boulots et deux ans à vanter les mérites de son école, elle a décidé de s’engager dans des activités locales au sein de son quartier. Pendant longtemps, elle a caché son parcours. «On me répétait toujours : "Ça a l’air super, mais tu vas galérer quand tu te confronteras à la vraie vie." Cela me sortait par les yeux. Aujourd’hui, ça ne m’atteint plus. Je me dis qu’on est juste différents.»
Papas oies et mamans taxis
A Jeju, la grande île au sud de la péninsule coréenne, une route de campagne longeant la côte et les palmiers s’enfonce à l’intérieur des terres. Soudain, au détour d’un virage, surgit un immense bâtiment flambant neuf dont le gris métallisé contraste avec le vert flamboyant du terrain de foot. Bienvenue à la Korea International School (KIS), première pierre d’un projet pharaonique de «pôle éducatif international». L’idée : répondre à la demande des Coréens, de plus en plus attirés par les écoles internationales, comme en témoigne le phénomène des «papas oies», ces nombreux pères qui restent travailler au pays pendant que leur famille s’exile à l’étranger pour l’éducation des enfants.
A la fin des années 2000, la province autonome de Jeju s’est lancée dans une politique d’attraction des investissements étrangers à coups d’avantages fiscaux et de dérégulations administratives. En 2011, la KIS sortait de terre, rapidement suivie par une école canadienne et une autre britannique. Séparés par une dizaine de mètres à peine, les trois établissements sont reliés par un chemin baptisé «rue de l’Education». Autour, quelques complexes immobiliers accueillent les familles des élèves et les professeurs. Le premier village, à quelques kilomètres, n’est accessible qu’en voiture. A terme, une dizaine d’établissements ainsi que des hôpitaux devraient voir le jour dans cette zone aux allures futuristes au milieu de nulle part.
Kim Eunji, 41 ans, a quitté la capitale pour s’installer dans la «Global Education City» de Jeju avec ses deux enfants aujourd’hui âgés de 11 et 13 ans. L’aîné, curieux de tout mais pas scolaire pour un sou, ne s’épanouissait pas à l’école publique, trop étriquée. A Séoul, Kim Eunji était ce que les Coréens appellent une «maman taxi» : elle passait son temps à conduire ses enfants d’un institut privé à un autre. «C’était épuisant, pour moi comme pour mes enfants», se rappelle-t-elle. Et d’un point de vue financier, finalement, elle s’y retrouve : entre les cours privés d’anglais, de maths et d’arts, la note s’élevait à près de 2 000 euros par mois. Les premiers temps sur l’île, dans ce quartier isolé, n’ont pas été faciles. Aujourd’hui, elle s’occupe avec le club de lecture et du bénévolat. Et si ses beaux-parents n’ont pas été ravis de voir leurs petits-enfants s’éloigner, les autres mères se sont montrées envieuses. «Elles me disent que j’ai de la chance car mes enfants n’ont plus à souffrir.»
Pour les Coréens, ces écoles sont l’occasion de vivre en immersion dans un environnement international (comprendre occidental et anglophone). Tous les élèves ont un prénom américain et on leur demande de ne parler qu’anglais, en cours comme dans les couloirs. «La plupart des étudiants ne restent qu’un ou deux ans avant de repartir. Certains parents envoient leur enfant ici comme pour une année à l’étranger», regrette Amos Stamp-Jerabek, conseiller principal d’éducation à la KIS. Il faut dire que le cursus scolaire est loin d’être donné à tout le monde, puisqu’il faut débourser 19 000 euros par an pour un enfant en primaire, et plus de 24 000 euros pour un lycéen. A cela s’ajoute le coût du dortoir pour les pensionnaires (environ 12 000 euros). La KIS compte aujourd’hui plus de 600 élèves, majoritairement coréens, mais la demande chinoise a explosé, avec 300 familles chinoises sur liste d’attente.
Pour réguler les inscriptions dans les écoles internationales, la loi requiert que les enfants coréens aient vécu au moins trois ans à l’étranger. Ces dernières années, des dizaines de familles ont été condamnés pour avoir usé de faux passeports afin d’obtenir un droit d’entrée. «Certains parents, très aisés, ne cessent de déménager, en Corée comme à l’étranger, à la recherche d’une meilleure école. Pour certains, l’éducation est devenue une marchandise. C’est une attitude de nouveau riche, qui consiste à penser qu’on peut tout acheter et toujours trouver mieux ailleurs en payant plus. Mais ces enfants-là finissent souvent par avoir des problèmes d’identité. Au final, ils ne maîtrisent aucune langue parfaitement et ne savent plus vraiment d’où ils viennent», constate amèrement Amos Stamp-Jerabek. «Notre école fournit un environnement international, donne la priorité à la communication et à l’apprentissage de la vie en communauté. J’aimerais que les mamans comprennent ça et qu’elles ne soient pas uniquement obsédées par Berkeley, poursuit le CPE. Un jour, une petite fille de 9 ans, venue avec ses parents se renseigner sur l’école, m’a demandé : "Pouvez-vous me garantir que je pourrai entrer à Harvard ?"» se souvient-il.
Un Mac sur la liste de fournitures
Accolée à la KIS, la non moins imposante Branksome Hall Asia et son slogan, «Be Remarkable». L’école, au bâtiment moderne et design, offre une impressionnante gamme d’infrastructures : piscine, salle de golf, courts de tennis, ainsi qu’une patinoire en cours de construction. Dans les classes, les élèves en uniforme travaillent studieusement sur leur Mac - matériel qui fait partie de la liste des fournitures obligatoires de la rentrée.
Ici, personne ne prépare le suneung, l’examen de fin de lycée. Beverley von Zielonka, la proviseure au carré blond parfait, vante les mérites du baccalauréat international que délivre son école. «Il ouvre les portes des universités les plus prestigieuses du monde», assure la diplômée de Boston, de Harvard et d’Oxford. Quand on lui fait remarquer que la Corée possède également d’excellentes universités, elle rétorque : «La Corée est une nation en développement. Si des jeunes vont étudier à l’étranger et reviennent, ce sont de formidables opportunités pour l’ensemble du pays.» «On est dans un monde globalisé. Le but, c’est de permettre aux enfants d’être autant coréens qu’internationaux, selon les situations. Cela permettra à la Corée de se montrer plus compétitive, face à la Chine par exemple», explique Amos Stamp-Jerabek, qui a passé son enfance entre la République tchèque, les Pays-Bas, l’Angleterre et les Etats-Unis.
Alors que les jeunes Coréens, surdiplômés, sont désormais confrontés au chômage, le pays commence à se pencher sur ce qui se cache derrière les bonnes notes de ses élèves. Conscient que le système éducatif public a atteint ses limites, le ministre de l’Education promet de ne plus regarder seulement les résultats et de donner la priorité au «bonheur». La promotion des filières professionnelles, jusqu’ici largement dénigrées, est également au programme. Enfin, dès l’an prochain, un «semestre libre» sera instauré au collège, pour que les élèves se consacrent aux matières artistiques ou sportives. «Le risque, prévient le professeur Ha, c’est que les instituts privés sautent sur l’occasion et que les élèves partent bachoter au lieu de faire du sport.» Pour l’instant, en effet, aucune réforme du suneung n’est au programme. C’est pourtant par là qu’il faudrait commencer.