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L'heure n'est plus au bouclage des programmes mais à l'humanisme pédagogique.

 Par Catherine Chabrun et le groupe départemental ICEM 75 – Pédagogie Freinet.

                             Et si nous faisions de la discontinuité une force créatrice et émancipatrice ?

Avec la fermeture des établissements scolaires et le confinement, nos élèves sont privés de l'un des premiers piliers de l'école : sa dimension collective. Alors nous, enseignant.e.s Freinet parisien.ne.s, pensons qu'une prétendue continuité pédagogique, déconnectée de la situation sociale, est un leurre. Dans nos classes, les savoirs naissent de l'aventure collective : rencontres, échanges, confrontations et coopérations. Dans nos classes, nous construisons à partir de ce que les enfants apportent : leur vécu, leurs envies, leurs projets. Dans nos classes, les élèves apprennent, travaillent et s'exercent parce qu'ils en ont besoin, dans leur trajectoire d'enfants, d'êtres en devenir. Alors non, à la rentrée confinée, nous, pédagogues Freinet, nous n'irons pas sur le front de la « Nation apprenante » (sic), finir « quoi qu'il en coûte » (sic) les programmes scolaires de l'année, comme si l'« atmosphère éducative » (sic) était de mise. A la rentrée confinée, nous continuerons d'être avec les enfants, nos élèves. Nous les écouterons dans leur dimension d'êtres humains, dans leur altérité, dans leurs manières particulières de traverser cette crise sanitaire. Et dans cette tâche, nous épaulerons les familles de ces enfants. A la rentrée confinée, notre priorité sera de chercher les moyens les plus justes de conserver le lien social moteur dans nos classes, essentiel à la vie et à l'émancipation. Oui, nous le revendiquons, ces liens seront avant tout humains, relationnels, affectifs. Et c'est uniquement à partir de cela que nous entretiendrons, avec nos élèves et leurs familles, la maitrise des savoirs dits scolaires.

 

Quelle « continuité pédagogique » ?

Au sein du groupe Freinet parisien, nous avons interrogé la notion de « continuité pédagogique » dans un contexte de rupture totale et d'incertitude. Au vu de nos pratiques essentiellement tournées vers la vie, la coopération et l'émancipation, l'idée même de "continuité" apparaissait d'emblée comme une imposture. Toutes nos pratiques quotidiennes de classe ont volé en éclat, cette rupture nous a été imposée par un état de fait sanitaire. Il fallait donc commencer par penser le changement dans ce nouveau contexte de confinement. Pour cela, c'est l'ensemble de nos outils de coopération, de vie de classe, qui ont dû être réinterrogés. Pour nous, enseignant.e.s Freinet, le terme même de « pédagogie » recouvre l'ensemble de nos pratiques et gestes professionnels. Ces pratiques et ces gestes, nous les acquérons quotidiennement dans les classes, grâce à nos échanges entre pairs et notre co-formation au sein du groupe et des instances de l'ICEM-pédagogie Freinet. Quelle pédagogie possible dans un contexte où les apprentissages ne peuvent plus se faire collectivement, mais dans un chacun chez soi, où chaque enfant devient dépendant des dynamiques familiales et socioéconomiques que lui impose la situation actuelle ? Comment faire pour soutenir tous les parents dans l'accompagnement de leurs enfants, sans créer de nouveaux conflits familiaux et renforcer les inégalités ?

Prendre le temps de la réflexion

Une fois encore, le Ministre a privilégié les effets d'annonce et les formules-choc en lieu et place d'un moment nécessaire de réflexion collective et professionnelle sur les manières de prendre en charge nos élèves dans ce contexte inédit. Une fois encore, nous constatons que s'installe l'habitude de nous abreuver de circulaires et d'injonctions pratiques au nom d'une pseudo "liberté pédagogique" qui n'en a plus que le nom et que nous voyons fondre à petit feu. C'était par conséquent un mensonge d'Etat que de prétendre publiquement que nous étions tous prêts à un enseignement à distance. Le temps de la réflexion s'imposait avant de prôner la continuité de « l'in-continuable » ! Les enfants et les parents ne s'y trompent pas quand ils parlent de « faire les devoirs » face à des batteries d'exercices de mathématiques ou de conjugaison. Cette « continuité pédagogique » parait en fait pernicieuse, dans un contexte où il s'agit avant tout de conserver intacte la puissance de vie des enfants, nos élèves. Au sein du groupe Freinet, nous avons pris le temps de la réflexion pour ne pas feindre la normalité ni nous noyer à coups de contenus et outils pédagogiques numériques hors sol et impersonnels. S'il est une chose que les enfants, nos élèves, doivent pouvoir continuer à faire dans ce contexte, c'est imaginer, appréhender le monde, se rendre auteurs de leurs propres savoirs et les partager avec le groupe. Face à un déni manifeste de réalité, de la part du ministère notamment, prendre ce temps de réflexion a signifié pour nous prendre en compte sérieusement la singularité d'une urgence sanitaire inédite vécue différemment selon les familles et les enfants, la penser ensemble et en situation. C'est la seule condition pour qu'une pédagogie émancipatrice ouverte à la coéducation retrouve tout son sens.

La pédagogie Freinet confinée

Pour cela, plusieurs chemins sont possibles : construire autrement des journaux et des correspondances scolaires qui racontent la vie confinée des enfants au sein de leurs familles, et font exister les interactions et le groupe-classe à travers la distance ; mobiliser le débat philo pour aborder les questions qui taraudent enfants et adultes en période de confinement (la peur, l'isolement, la maladie, le deuil, la privation du dehors, le monde d'après...) ; organiser des conseils de coopération afin de poursuivre une aventure collective. Nous faisons le choix du contact individualisé quasi quotidien, simplement pour se donner des nouvelles et partir de là pour créer ensemble. Mais, en faisant ces choix, tournés toujours vers le maintien de la puissance de vie des enfants et la construction des savoirs entre pairs, nous ne pourrons jamais remplacer ce qu'est la classe, l'école. Nous pensons qu'apprendre à la maison est possible, mais nous récusons l'idée que l'école puisse s'y transposer. Il faut d'abord faire le deuil de l'injonction à avancer dans les programmes. La progression des apprentissages repose sur les désirs des enfants qui naissent de l'émulation collective, ce que la classe coopérative sait stimuler. C'est pourquoi, pour éviter de creuser les inégalités entre nos élèves, c'est dans les classes que doivent être travaillés tous les nouveaux savoirs. Transiger là-dessus, c'est faire imploser l'école publique pour tous et toutes.

Entendre les enfants, et tenter d’y répondre

« Mais je vais entrer en 6ème sans revoir mes ami.e.s d'école ? »

« C'est comment qu'on va se dire au-revoir ? »

« Il n'y aura pas de dernière kermesse pour les CM2 ? »

« Merci de m'avoir contacté, je voulais savoir quand nous retournerons à l'école. »

« Tu crois qu'on va la faire notre pièce de théâtre? »

« Je voulais te dire que je sors mes playmobils pour jouer à la plage et à l'équitation. »

« Il y a quelqu'un dans l'école, aujourd'hui ? Tu es où, là ? »

Telles sont les questions qui nous arrivent. Le quotidien d'une relation pédagogique ne se décrète ni ne se décrit sur des plateaux de télévision ; nous avons fait face à des questions concrètes et angoissées.

Plutôt que d'imposer d'en haut des directives, nous avons quelques propositions très concrètes :

• Avant toute chose, garantir le droit au repos et à la santé des enfants confinés.

• S'assurer que les enseignants aient tous et toutes les conditions matérielles nécessaires à un enseignement à distance.

• De même, s'assurer que toutes les familles des élèves aient un accès égalitaire à ces enseignements.

• Refuser toute évaluation sommative des élèves dans le cadre du confinement. Les apprentissages faits en confinement sont soumis à trop d'aléas individuels pour être évalués de façon équitable.

• Exiger des équipes RASED renforcées.

• Limiter les effectifs des classes dans tous les niveaux en primaire, pour assurer l'accompagnement nécessaire au retour à l'école.

• Ne prévoir le retour à l'école des élèves et des enseignant.e.s que lorsque les conditions de sécurité sanitaires seront garanties pour toutes et tous.

• Ôter la pression aux parents dont la pédagogie n'est pas le métier.

• Veiller au respect de nos pratiques et notre expertise de terrain au moment du retour des élèves à l'école.

• Nous protéger de toute instrumentalisation de notre travail à distance pour le transformer en « innovations » ou autres armes pour supprimer postes ou heures de classe.

La situation est grave. Il en va des droits de l'enfant : droit à un logement décent, droit à la protection, droit à la santé, droit à l'éducation, droit à l’association, droit à la vie privée, droit à la protection contre les mauvais traitements, droit à l’accès à des soins spéciaux pour les enfants en situation de handicap, droit à des conditions de vie appropriées pour un développement physique, mental, spirituel, moral et social. Chacun.e de nos élèves doit pouvoir préserver le mieux possible sa vie d'enfant. En attendant des conditions sanitaires réellement propices à la réouverture des écoles, notre rôle consistera donc à faire en sorte que les enfants restent éveillés et curieux, et qu'ils gardent un contact. Avec les parents, nous sommes en première ligne dans ce projet, nous réfléchissons aux différentes manières d'assurer la coéducation dans la reconnaissance de nos compétences mutuelles. Une nouvelle solidarité au service de tous les enfants.

Le groupe départemental ICEM 75 – Pédagogie Freine

L'auteur

Pédagogue, écologiste et militante des droits de l'enfant -
Juvisy sur Orge - France