Soumis par Sylviane Amiet le 10/08/16 – 16:19
D’HIER A AUJOURD’HUI
LA PARTICIPATION DEMOCRATIQUE 
UN PRINCIPE FONDAMENTAL DE LA PEDAGOGIE FREINET
Jean Le Gal
 
La participation démocratique, un droit de l’enfant
La Convention internationale des droits de l’enfant, adoptée par les Nations Unies le 20 novembre 1989, stipule dans son article 12 que 
« 1. Les Etats parties garantissent à l'enfant qui est capable de discernement le droit d'exprimer librement son opinion sur toute question l'intéressant, les opinions de l'enfant étant dûment prises en considération eu égard à son âge et à son degré de maturité. 
2. A cette fin, on donnera notamment à l'enfant la possibilité d'être entendu dans toute procédure judiciaire ou administrative l'intéressant, soit directement, soit par l'intermédiaire d'un représentant ou d'un organisme approprié de façon compatible avec les règles de procédure de la législation nationale. »

Pour le Comité des droits de l’enfant des Nations Unies, cet article entraîne une révision fondamentale de l’approche traditionnelle qui voit les enfants comme des destinataires passifs de la protection des adultes. Il constitue le fondement de leur droit à une participation démocratique au processus décisionnel leur permettant d’agir sur les situations qui les concernent1 et d’entreprendre des actions pour promouvoir et protéger leurs droits, seuls ou avec les adultes.
Promouvoir la participation démocratique des enfants aux décisions qui les concernent devrait donc, aujourd’hui, être un objectif d’action et de recherche dans tous les contextes et situations dans lesquels les enfants grandissent, apprennent et se développent. Mais cette nouvelle conception de la place de l’enfant dans la société, de ses droits et du rapport au pouvoir soulève des résistances. Elle implique, en effet, un changement radical des modes de réflexion et de comportement des adultes. Il est donc important de témoigner que c’est possible en s’appuyant sur les expériences entreprises depuis plus d’un siècle2, expériences démocratiques dans lesquelles Freinet et le Mouvement international de l’Ecole Moderne, ont tenu et tiennent une place éminente.
Approche historique du positionnement de Freinet
En 1920, Freinet, jeune instituteur dans la petite école de Bar sur Loup, meurtri par la guerre physiquement et psychologiquement, veut construire une école prolétarienne où les enfants du peuple pourront acquérir les savoirs qui les rendront plus libres, plus autonomes, plus conscients des luttes à mener pour changer la société et promouvoir les valeurs de paix, de solidarité, de coopération, de respect des personnes et de leurs droits3.
Il s’informe sur les expériences démocratiques menées, établit des relations avec Ferrière qui a étudié l’autonomie des écoliers dans les collectivités d’enfants4,  visite les écoles libertaires de Hambourg créées par les maîtres-camarades. 
Dès 1923, dans un article de la revue Clarté5, il affirme que «  L’Ecole nouvelle sera l’école de la liberté ».Il parle de «  liberté sociale » et soutient qu’« il n’est plus question d’apprendre seulement à l’enfant la liberté individuelle dans toute l’étendue de ses droits, mais plutôt les justes tempéraments que le vie sociale apporte à la pratique de cette liberté. L’énoncé des droits et des devoirs de l’individu dans la communauté ne suffit plus : c’est la pratique sociale qu’il faut développer afin que l’homme sache plus tard se conduire librement dans les diverses occasions de sa vie. ».
En 1925, au cours d’un voyage d’étude en Union soviétique il rencontre Nadedja Kroupskaïa, épouse de Lénine, théoricienne et historienne des sciences pédagogiques, qui occupe une place éminente dans l’organisation de l’école socialiste. Pour elle, une place importante doit être donnée à l’auto-organisation des enfants. Ils doivent apprendre à résoudre ensemble, par des efforts communs, les problèmes qui se posent à eux. Pistrak, dont Freinet connaît les travaux, a développé dans un livre remarquable6, l’organisation démocratique de « l’Ecole du travail », dans laquelle «  L’autorité supérieure de la collectivité autonome, celle à laquelle toutes les autres rendent leurs comptes est l’Assemblée générale des enfants ». C’est devant elle que les adultes, comme les enfants, répondent de leurs actes. Dans la collectivité, chaque membre doit pouvoir administrer quand cela est nécessaire et quand il le faut obéir et rester dans le rang. Il est impératif d’éviter la formation d’ « une élite de spécialistes ». 
Se référant à ces conceptions autogestionnaires, en 1928, aux journées d’études de l’Internationale des Travailleurs de l’Enseignement à Leipzig, Freinet affirme que «  L’auto-organisation des enfants et le travail communautaire à but social sont la base de la discipline nouvelle… La communauté scolaire doit être vraiment l’expression de la masse des élèves. Les chefs ne doivent pas être des professionnels capables de maintenir parfaitement une nouvelle discipline autoritaire ; même si l’ordre doit légèrement en souffrir, tous les citoyens de la communauté doivent apprendre à remplir leur rôle de citoyen actif. Les chefs seront nommés par l’Assemblée générale, pour un temps relativement court ; les élèves coupables envers la communauté seront jugés en Assemblée générale 7». 
Nous trouvons là déjà les principes que les « éducateurs Freinet » mettront en œuvre dans leurs classes coopératives, au cours de leurs expériences autogestionnaires8 à partir de 1964, et, aujourd’hui, dans leur action pour promouvoir « une éducation à la citoyenneté pour une démocratie participative9 » : 
-Tous les enfants sont des citoyens. Ils doivent pouvoir participer, dans les structures qui les accueillent, à la création et au fonctionnement des institutions démocratiques qui leur permettront d’exercer leurs droits,leurs libertés et un pouvoir collectif aux côtés des autres membres de la communauté éducative.
-Chacun doit pouvoir y assumer des responsabilités importantes afin qu’il ne se forme pas une «  élite de spécialistes ».
-Chacun a droit à une formation qui lui permette d’être un membre actif et responsable de la communauté.

La pédagogie populaire qu’il entreprend de construire avec les autres éducateurs qui se joignent à lui, se caractérise par :
- La nécessité d’élever le niveau intellectuel des travailleurs du peuple, de leur faire acquérir des connaissances scientifiques et les derniers acquis de la civilisation, en s’appropriant et en adaptant toutes les innovations pédagogiques et les apports des technologies nouvelles ;
- La liaison entre les activités concrètes et les apprentissages scolaires dont les élèves perçoivent l’utilité et le sens ;
- L’ouverture de l’école sur le milieu social et économique ;
- La nécessité de l’auto-organisation des élèves et la possibilité, pour eux, de participer réellement aux décisions concernant le travail et l’organisation de l’école.

La participation démocratique des enfants aux décisions qui les concernent devient un des piliers de la pédagogie Freinet.
L’enfant est une personne dont la dignité, les intérêts et les besoins doivent être respectés. Ils ont la capacité à exercer des libertés et à être associés aux décisions qui les concernent. 
Ce principe de capacité, souvent contesté au nom de la protection de l’enfant ou de la nécessité de lui apprendre à obéir, Freinet le réaffirme en 193910
«  L’idéologie totalitaire joue sur un complexe d’infériorité de la grande masse qui cherche un maître et un chef. Nous disons, nous, l’enfant et l’homme, sont capables d’organiser eux-mêmes leur vie et leur travail pour l’avantage maximum de tous. ».
Pour lui, la construction d’une citoyenneté libre, autonome et responsable ne peut se faire que dans une école organisée démocratiquement, où des espaces de parole et de liberté permettent à chacun d’exercer son droit de s’exprimer et d’être entendu, et donc de participer pleinement au processus décisionnel.
C’est pourquoi, en 1945, il réaffirme que «  par la coopérative scolaire, ce sont les enfants qui prennent en main, effectivement, l’organisation de l’activité, du travail et de la vie dans leur école. C’est cela et cela seul qui importe11 ». 
Cependant tous ces droits et pouvoirs reconnus aux enfants dans les classes coopératives demeurent dépendants des convictions éducatives et politiques et du bon-vouloir des adultes. Il est donc nécessaire d’agir pour que ces droits et libertés soient reconnus par des textes juridiques qui s’imposent à tous. 
En 1957, le Congrès international de l’Ecole Moderne, réuni à Nantes, adopte une « Charte de l’enfant » qui est envoyée à l’UNESCO et à l’ONU.
Elle reconnaît aux enfants les libertés d’association, d’expression individuelle et collective, d’opinion, de conscience et de religion. 
Article 14. Nul n’a le droit d’imposer aux enfants et aux adolescents, avant leur maturité des idées et des croyances qui ne sont pas le résultat de leur propre expérience ou d’un libre choix à intervenir. L’exploitation morale des enfants est interdite au même titre que l’exploitation matérielle.
Article 15 . Les enfants ont le droit de s’organiser démocratiquement pour le respect de leurs droits et la défense de leurs intérêts.
L’engagement éducatif, pédagogique, social et politique des éducateurs Freinet12
Aujourd’hui, comme hier, il revient aux « Educateurs Freinet » de poursuivre 
l’engagement éducatif, pédagogique, social et politique initié par Freinet et ses compagnons, afin que se développe la participation démocratique des enfants, non seulement dans les classes et les écoles, mais aussi dans les familles et toutes les structures qui les accueillent13. Pour répondre aux nombreuses questions qui se posent, nous devons analyser nos expériences actuelles, tenter des expérimentations nouvelles, créer des groupes de recherche, favoriser la coopération entre tous les acteurs.
Les droits et libertés, dont nous avons revendiqué la reconnaissance par nos pratiques et nos actions, sont désormais inscrits dans le droit international. Nous avons donc pour obligation de donner aux enfants les moyens, les espaces, la possibilité et le soutien pour les exercer mais aussi de leur apprendre à les défendre, dans et hors de l’école. 
Comme Freinet et ses compagnons, cent ans après, il s’agit de construire, ensemble, une autre société, une autre démocratie, un autre monde, où, chacun aura droit, à égalité, de jouer son rôle dans la recherche de réponses novatrices, alternatives et durables aux questions de société, aux aspirations et aux besoins humains.
 
 
REFERENCES:
 1. Conseil de l’Europe, Assemblée parlementaire, Recommandation 1864 « Promouvoir la participation des enfants aux décisions  qui les concernent », texte adopté par la Commission permanente agissant au nom de l’Assemblée, le 13 mars 2009.  Disponible sur : http://assembly.coe.int/Mainf.asp?link=/Documents/AdoptedText/ta09/FREC1864.htm
2.  LE GAL Jean, « Mise en perspective historique des pratiques et des enjeux actuels de la coopération et de la participation démocratique des enfants », Journal du Droit des Jeunes,n°283, mars 2009, Disponible sur http://www.meirieu.com/ECHANGES/le_gal_cooperation_participation.pdf
3. FREINET Célestin, «  La dernière étape de l’école capitaliste », Clarté, 1 juin 1924.
 4. FERRIERE Adolphe, L’autonomie des écoliers dans les communautés d’enfants, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1921.  
 5. FREINET Célestin, « La discipline nouvelle. Quelques réalisations »,  Clarté, 1923.
6.PISTRAK M.M., Les problèmes fondamentaux de l’école du travail, Paris, Desclée de Brouwer, 1973, ( 1e éd 1925 Inte rnationale des travailleurs de l’Enseignement) 
 7. FREINET Célestin, « La discipline parmi les écoliers », Pédagogie prolétarienne, thèses, rapports et débats des Journées pédagogiques de Leipzig, Pâques 1928, Paris, Editions de l’Internationale des Travailleurs de l’Enseignement, 114-120. 
8.  LE GAL Jean,  Le maître qui apprenait aux enfants à grandir. Un parcours en pédagogie Freinet vers l’autogestion,  Co-édition, éditions libertaires, éditions ICEM, 2013, (1e éd 2007).  
 9. Thème de la RIDEF ( Rencontre internationale des éducateurs Freinet) qui s’est déroulée en août 2016 au Bénin.  
 10. FREINET Célestin, « L’Ecole au service de l’idéal démocratique »,  L’Educateur prolétarien,  n°18, 15 juin 1939.  
  11.FREINET Célestin, « La coopération scolaire », L’Educateur, n°18, 15 juin 1945.   
13. JESU Frédéric, LE GAL Jean, Démocratiser les relations éducatives. La participation des enfants et des parents aux décisions familiales et collectives, Chronique sociale, novembre 2015.